Je ne veux pas pousser plus avant cet examen de l’histoire de la philosophie du mal, car ce qui m’intéresse maintenant davantage c’est le rôle qu’ont joué dans l’accomplissement et le dépassement du mouvement analysé par Susan Neiman les immenses catastrophes morales du vingtième siècle, essentiellement la Shoah, l’ère ouverte par la bombe d’Hiroshima et les attentats terroristes du 11 septembre 2001. Auparavant, cependant, j’extrairai un exemple de la banalité du quotidien. Je lui donne d’abord la forme d’une parabole ou d’une expérience de pensée :
Un malin génie rendit visite au Premier ministre d’un certain pays et lui proposa le marché suivant : « Je sais que votre économie est languissante. Je suis désireux de vous aider à la raffermir. Je puis mettre à votre disposition une invention technologique fabuleuse, qui doublera votre Production Intérieure Brute et le nombre d’emplois disponibles. Mais il y a un prix à payer. Je demanderai chaque année la vie de 20 000 de vos concitoyens, dont une forte proportion de jeunes gens et de jeunes filles. » Le Premier ministre recula d’effroi et renvoya son visiteur sur-le-champ. Il venait de rejeter l’invention de... l’automobile [1].
Si nos sociétés acceptent ce mal qu’est la mortalité routière aussi aisément, s’il ne leur pose pas de problèmes de conscience particuliers, c’est précisément parce qu’elles ne se le représentent jamais dans les termes qui sont ceux de cet apologue. Le problème que celui-ci met en scène est un dilemme moral classique : il s’agit de savoir si des victimes innocentes peuvent être sacrifiées sur l’autel du bien collectif. Bien qu’obsédée par ce type de cas, la philosophie morale classique n’a jamais réussi à les éclairer de façon satisfaisante. Or il suffit de naturaliser les termes de la question morale pour la faire disparaître complètement. On subsume les flux du trafic automobile sous les lois de l’hydrodynamique, et les régularités statistiques prennent l’apparence de la fatalité.
[1] Cas régulièrement discuté dans l’enseignement de droit de l’université Yale. Je remercie le professeur Thomas Heller de me l’avoir communiqué.
