Il est 14 h 40, en ce jour du 8 octobre de l’an 2005, sur la place Broglie. Stop, là je vous propose, avant de relater cette après-midi, de vous parler de Louis de Broglie, de quoi alimenter vos discussions lors des soirées entre ami(e)s... Lisez ceci : Louis de Broglie Louis, physicien français, fondateur de la mécanique ondulatoire (Dieppe, 1892 – Louveciennes 1987). Certes, ce n’est pas Louis de Broglie qui a donné son nom actuel à l’ancienne place du Marché-aux-chevaux où nous nous trouvons, mais un maréchal, François-Marie Duc de Broglie, qui la remodela en 1740 lorsqu’il était gouverneur de Strasbourg. C’est de cette époque que date la façon typiquement strasbourgeoise de prononcer « place Broglie » alors que ce nom, d’origine piémontaise et francisé par la famille après son immigration en France au XVIIe siècle, se dit breuil.
Vous avez fini de lire la biographie ? Voilà, au moins cet article aura servi à mieux faire connaître Louis de Broglie, père de la mécanique ondulatoire. Mais revenons à nos écrits. Il est 14 h 40, en ce jour du 8 octobre de l’an 2005, sur la place Broglie entre la foire foraine et ses manèges, le marché des antiquaires et ses meubles et l’opéra et ses places réservées aux cartes cultures derrière les pylônes, quelques farouches urbains des temps modernes se regroupent, chevauchant avec élégance leur monture mécanique, fait de tuyaux d’acier, de caoutchouc recyclé et s’apprêtant pour la seconde fois de l’année (pour certains seulement, par contre j’ai les noms des autres) à participer à la vélorution de Strasbourg : la vélorution d’automne, ou d’octobre pour les plus nostalgiques.
Il est 14 h 40 et dans quelques minutes, nous tous réunis pour bâtir un monde meilleur, ou l’oiseau serait l’ami du chat, les crottes de chiens sur les trottoirs que des souvenirs d’un autre temps, et le coca-cola interdit à la vente, nous allons poser les fondations d’une œuvre majeure de l’espace urbain.
Il est 14 h 40 et nous prenons conscience peu à peu que nous allons devenir les acteurs d’un des plus grands événements de l’année, que nous allons écrire ensemble une page de l’histoire de notre société, qu’il y a eu un avant et qu’il y aura un après et que les historiens, les paléontologues et les géologues diront de nous : « ils l’ont fait ! »
Il est 14 h 40 et nous ne sommes qu’une petite dizaine de cyclistes... Déception, consternation dans les rangs des organisateurs : tout ce tapage médiatique, toutes ces affiches collées au péril d’une soirée gâchée par l’intervention des agents de l’ordre, toute cette énergie de pensées et d’actions distillée par les membres de la CREP, cette organisation souterraine agissant en sous-marin et ne connaissant ni maître ni dieu, tout ça pour ça. Bon en même temps on est pas là ni pour faire du chiffre ni pour compter. On n’est pas dans une « logique quantitative », dixit Gaëtan.
Et puis, par nous ne savons quel miracle, petit à petit, le groupe d’une dizaine de cyclistes commença à se multiplier, de 10 nous passâmes à 30 puis à 50, puis à 100 puis à 130 et d’après les organisateurs, aux meilleurs moments de cet événement manifestif nous dépassâmes les 150 vélocipèdes (pas de chiffre coté police, ils n’étaient pas là).
Pressés par cette foule totalement conquise à la juste cause, à 15 h 22 nous déclarâmes ouverte la vélorution d’automne. Derrière nos guidons, faisant frémir sonnettes et klaxons, brandissant haut nos étendards tirant pour certains charrettes avec femme et enfants, prêts à braver tous les interdits, nous nous élançâmes direction la voie de l‘expression, direction la place de la République. Et tant de petites reines autour de la République, c’est à perdre les pédales...
Après deux tours de manège pour mieux nous rendre compte de la place de la République dans notre cité, nous remontâmes à contre courant par les quais, puis nous bifurquâmes vers la droite pour rejoindre une zone de non droit, la jungle du réseau routier intra urbain, vierge de toute trace de civilisation, c’est-à-dire de piste cyclable : je veux bien sûr parler de l’Avenue des Vosges, autrement surnommée le couloir de la mort pour ceux qui y passent en vélo.
Munis de notre ferme volonté à exprimer notre choix pour plus de vélo dans la ville et de nos capes à vélo pour affronter les gouttes d’eau venant applaudir notre défilé, nous formâmes un corps étranger dans cet artère principal menant au cœur de la cité. Derrière ce peloton, la caravane ne passe plus et ce ne sont pas les chiens qui aboient, car une longue file de voitures commença à se dessiner pour notre plus grand bonheur. A la hauteur du Palais universitaire, nous décidâmes de figer l’événement un instant en nous installant dans le carrefour pour faire valoir l’immobilisme routier.
Après nous être fait quelques copains automobilistes, nous routâmes le cortège vers des cieux plus cléments en traversant l’Esplanade. Quelques crevaisons plus tard, nous fîmes à nouveau entendre nos revendications auprès de nos concitoyens avant de nous engouffrer sur l’île de toutes les tentations marchandes.
Nous finîmes notre traversé en nous installant pour un picnic sur la place Gutenberg. Et là je me suis dit en mon for intérieur. Quelle impression aurait il eu de nous ce Gutenberg ? En nous voyant camper cette place qui sommeillait devant la chambre du commerce et de l’industrie...
Ce goûter aux milles gâteaux propice aux échanges et aux discussions sur la place du vélo dans la ville et sur la manière de déguster une compote sans cuillère, se clôtura par l’annonce de la prochaine vélorution.





















