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Bouba (2)
dimanche 24 janvier 2010

Les jours suivants, Bouba continua la collecte des vélos estropiés. Ainsi, il se trouva assez rapidement à la tête d’une petite armée, un troupeau, plutôt, de ferraille très affectueuse, mais absolument pas portante du tout. Ni bien, ni mal... Non, pas portante du tout. Quelques sonnettes tintaient, il pouvait faire luire un court instant un phare ou deux en faisant tourner la roue à la main, voilà tout. Il continuait, pourtant, et bon an, mal an, les jours où il ne ramenait rien étaient rares. Cette prodigalité de la providence ne l’étonnait pas du tout. Il accumulait passionnément les cycles de tous ordres, de toutes tailles.

Dieu, lui, était enchanté de leur entreprise commune et passait son temps fourré à l’hangar en contemplation aimante de cette sympathique cohue silencieuse.

Les hérissons qui voyaient là leurs craintes amoindries, immobilisées, étaient aussi assez pour. Et pourtant...

Un jour, Dieu ne put plus négliger de sentir poindre chez Bouba la formulation de son désir. Pas qu’il aimât vraiment jouer les accoucheuses, mais il commençait à se sentir bouchon. Aussi l’entreprit-il : « Sont-elles belles, hein ? » Bouba répondit en traînant les pieds :

_Elles sont mignonnes, oui, elles sont jolies... Mais c’est du souci...

_Quel souci, Bouba ? Sous l’hangar tout le monde est à l’abri, et il y a encore beaucoup de place !... ?

_C’est du souci, que moi je les ai portées toutes, et que elles, aucune ne m’a jamais porté... Pourtant, elles s’appellent des bicyclettes... »

Un long frisson glacial de douleur dignitaire sillonna l’hangar et Dieu qui un temps avait cru trouver l’Endroit eut un long et profond soupir. Il se gratta la tête. Ses objections furent de pure forme. Il sentait bien le sol commencer à s’incliner sous ses pas, cette texture savonneuse lui rappelant une part de lui-même désagréablement facétieuse.

_Mais enfin, Bouba, elles ne sont des bicyclettes que dans l’hyperespace des colons... Ici elles sont arrivées et ont gagné la pure joie d’être... Tu les regroupes, tu les mets à l’abri, et maintenant tu les reproches, les pauvres... »

Un relent de langueur émue plana sur les vieux chromes et les taches de rouille. Tout cela se serait généreusement laissé engluer dans cette grasse gélatine d’apitoiement sur soi si le divin n’avait gaffé : « Elles sont bien mieux ici que sur les routes... » Bouba, un instant crut avoir ramassé des motos, tant leurs dénégations furent virulentes. D’un coup, toutes voulaient emmener Bouba au bout du monde, malgré toutes les incapacités de la terre concentrées là, à ce moment. Dieu haussa les épaules et dit : « Bien, j’enverrai quelqu’un. »

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