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Bouba (3)
mercredi 27 janvier 2010

L’étranger ne cessait de se tourner, l’air puissamment effaré vers la masse du troupeau. Elles avaient parfaitement senti leur Messie. L’hangar entier était stupéfait. La bicyclette de l’étranger était appuyée contre la porte, étincelante dans le contre jour, bardée d’un paquetage sobre et puissant. Tout en elle attestait les tours du monde et qu’elle savait compter jusqu’à plus de mille, jusqu’à quand on compte plus. En gros, c’était le Vélo. Devant la bousculade curieuse des questions de ses consoeurs éclopées, le tourdumondiste fit de ses voyages un nuage compact qu’elles purent contempler à loisir, en bloc ou dans ses moindres détails. Cela se fit en silence. Elles firent un nuage commun de leurs accidents et de leurs curieuses trajectoires...

Bouba avait des oursins et des algues de mer, du fenouil de terre, des nouilles et un poisson extraterrestres. L’étranger avait du pain qui semblait extraterrestre, mais Bouba qui avait de la délicatesse sentait bien que la notion d’extraterrestralité ne devait pas être débattue à ce moment là même. Aussi laissait-il venir les choses dans la conversation comme les fleurs dans un champ. D’ailleurs, le moment baignait assez confortablement dans de la bienveillance divine.

L’étranger fit le feu pendant que Bouba allait à la mer donner une chance au poisson qui préféra la gamelle en ne s’échappant pas. Sa toilette funéraire faite, il s’unit au fenouil en court-bouillon, participant ainsi à l’union de Bouba et de l’étranger. L’étranger s’appela Marcel, devenant ainsi invité surprise sur la calotte polaire décalée. Bouba continua de s’appeler Bouba. « Marcel » sonnait assez extraterrestre. Du moins celui là avait-il des manières et du sens. De la pratique, aussi, au vu de son vélo et au vu de son parcours, de la superbe. Il avait une tente iglou aussi. Peut-être venait-il de l’autre pôle...

Bouba lui narra ses infortunes, et que ses bicyclettes refusaient catégoriquement de se prêter leurs accessoires.

Comme Marcel, en souriant commençait à lui expliquer le maniement d’un filetage, Bouba blêmit, gêné d’une extraterrestralité aussi flagrante et confia en un souffle oppressé : « Moi, le crabe métallique dans ma tête me fait mal ! »

Ensuite, ils parlèrent de le frontière entre eux, qui passait par le feu. Ils dirent qu’elle avait été montagne, qu’elle était devenue rivière, puis, de part et d’autre du feu s’était muée en chien au poil calme. Ce chien dormait, on pouvait le caresser, ce chien les rêvait.

Visiblement le vélo facilitait la gestion des frontières.

Bouba avait envie du vélo aussi fort que Marcel avait envie de l’immense chantier de Bouba. L’échange se fit le lendemain matin après le café. Marcel tomba son paquetage, commençant à fourbir ses outils. Bouba plia sa tente, ses couvertures, sa gamelle. Marcel lui expliqua comment arrimer tout cela et lui laissa des tendeurs. Avant qu’il partit, un détail frappa assez Bouba. Le guidon de son second vélo se trouvait sur le premier. Il n’y fit aucune allusion, mais son crabe s’était vivement contracté et son ombre ne disait rien.

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