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Bouba (4)
jeudi 28 janvier 2010

Bouba parti, Marcel entama un processus de familiarisation avec les nombreux éléments de sa nouvelle écurie. Sa pensée se grisait au vertige de toutes ces complémentarités possibles, des formes qui en découleraient. Son crabe en était survolté, ses pinces multiprises cliquetant un hymne discret à ce qui avait pu être le progrès. L’une après l’autre, les bicyclettes posaient, flattées, émues.

_On voudrait des cornes... fit l’une.

_Et de longues pattes graciles... et les yeux maquillés...

Le regard de Marcel tomba sur un vieux Géo, par terre, ouvert sur la photo d’un troupeau de gazelles. Il objecta :

_Les gazelles se font bouffer par les lions.

_Ça tombe assez bien qu’ici y’en a pas.

_Ici, on vous mettra dans des zoos.

_Non, on veut aller toutes ensembles dans un parc d’un château, les gens nous feront des photos et plus personne nous montera dessus, ça sera interdit sur des pancartes.

_Ah, parce que vous êtes des bicyclettes qui voulez pas qu’on vous monte dessus ?

_Non, ni qu’on nous démonte !

_Ça c’est un peu dommage, si on vous démonte pas, vous pourrez pas rien, et si je me rappelle bien de quand je vivais avec une bicyclette, c’était moi qui pédalais.

_Justement, plusieurs d’entre nous se sont faite écraser par des autos, on veut des moteurs et faire des flammes sur la roue arrière.

On entendit soudain détaller deux hérissons espions qui venaient de faire le plein de cauchemars pour la semaine à toute leur communauté.

_Et bien, vous allez me faire une liste, et si je rencontre le père Noël...

_Moi je veux faire char d’assaut !

_Et moi girafe !

_Et moi cornet à pistons !

_Qui c’est, le cornet à pistons ?

Le vélo complet, le premier de Bouba se manifestait ainsi. Avec son guidon, deux roues, deux pédales, un porte-bagage et du cadre partout, il avait fière allure. Simplement, ce qui sautait aux yeux, dans son langage, c’était pas la modestie.

_Elles c’est des bicyclettes, moi je suis un vélo. Il faut juste me voir les peuneux, car demain je fais un tour du monde.

_Ah oui ? Et le cycliste, tu vas l’acheter où ?

_Le cycliste, je l’aurai ! D’ailleurs, c’est pas sorcier...

_Je ne vois pas.

_Combien tu as fait de tours du monde ?

_Je n’ai pas compté.

_Plus de mille, alors... Tu as appris à ne pas voir... C’est intéressant... Enfin, tu verras...

Machinalement, Marcel cherchait où ça se gifle un vélo. Celui là dut le sentir et se tut. Tout le monde se tut, devant la vacuité de quoi le crabe en fer se réveilla, bâilla, s’étira et commença a envoyer des instructions bricoleuses à Marcel, tout en touillant son café au lait dégrippant.

Le vélo était monté en pneus de 650, un classique. L’avant était encore bon, la chambre n’avait qu’un trou que Marcel rustina. Les deux roulements furent généreusement huilés. A l’arrière, il y eut greffe de pneu et chambre. Il fallut rappeler au donneur que ces accessoires n’étant pas constitutifs, son âme resterait intègre. A quoi l’intéressé répondit :

_Le jour où tu te feras piquer chaussures et chaussettes, tu penseras à moi, avec ton âme intègre.

Ce genre de dialogues semblait agacer le crabe de Marcel qui de ses deux multiprises arrivait assez bien à reproduire le rythme généralement joué à trois doigts sur un bureau de conseil d’administration. En fait, le crabe ne s’intéressait guère qu’au physique des bicyclettes. Mais dans ce domaine, on peut dire qu’il excellait.

Dans le courant de l’après-midi, Marcel sortit essayer ce premier candidat à l’échappée de l’hangar. Un mâle chaussé de 650, donc, sans vitesses, mais un gros phare avant. Une dynamo métallique que la tenir dans la main donnait une idée assez proche de l’éternité. Un phare arrière petit, galbé, dont la grâce éclipsait complètement l’aspect viril du vélo, vu sous cet angle. Encore une bonne réserve de freins. Une selle : « idéale ». Ce coursier s’appelait : « le fringant » c’était peint sur le cadre. Dans le langoureux glissement des lubrifications fraîches, ils suivirent la route le long de la plage. Tous les grains de sable les regardaient sans rien dire, d’admiration.

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