Marcel pédalait doucement pour garder l’amitié du vent contre son dos. Ce lent retour vers l’hangar lui laissait tout le loisir d’observer au loin une silhouette venant de la direction opposée et cheminant aussi vers l’hangar. En plissant les yeux, il pouvait voir deux parties verticales unies par une transversale. Un peu comme un centaure venant de profil. Plus probablement un bipède adulte main dans la main d’un mini bipède non adulte. En fait, en grinçant assez ironiquement d’un ressort de sa selle, le vélo obtint une mise au point instantanée. Ce qui s’avançait là, c’était son vélo crevé et Bouba, retours d’un tour du monde d’une huitaine d’heures.
_Effectivement, c’était pas sorcier...
Le vélo ricana sans la moindre indulgence.
_Toi, tu sais, je vais te changer de selle tellement t’es casse-couilles !
La jonction se fit à l’entrée du l’hangar. Marcel attendait Bouba. Ce dernier arborait un visage radieux .
_Le monde est immense !
Lança-t-il, manière que ça se sache. Marcel jeta un regard aux pneus, aucun n’était à plat. L’erreur était ailleurs. Il s’étonna :
_T’as perdu les pédales ?
Bouba rectifia :
_Non, elles sont parties toutes seules... Enfin, les deux... Disons qu’à un moment, le vélo ne s’est plus laissé pédaler... Mais j’avais mis la chaîne... C’était quand il y a eu un troupeau de vitesse... Le monde est immense, mais extrêmement chatouilleux... Et les solutions multiples... extrêmement multiples... Et momentanées... Beaucoup de bidouille...
Marcel comprit qu’en tournant le monde, Bouba s’était un peu tourné la tête. En plus il avait perdu les pédales, ou elles s’étaient échappées, c’était pareil. Pour laisser reposer tout ça, ils rentrèrent sous l’hangar en silence, posèrent les vélos. Bouba monta sa tente pendant que Marcel élaborait côte à côte une soupe et un thé. Quand tout fut établi, que Bouba eut fait un tour de retrouvailles, salué les bicyclettes, les herbes et le monde élargi, sa tasse à la main, assis près du feu, il put partager les richesses de ses découvertes.
_Au début, le monde suit la mer le long de la plage. Les trains font pareil, mais dans les deux sens. Du côté du train, le sable fait des cheveux d’herbes, il y a des crottes et des lapins. Parfois le monde se divise, mais le vent va tout droit. Au bout du monde, c’est la catastrophe. Une ville, comme ici, mais barrée dans tous les sens. On passe quand-même, simplement il faut être de mauvaise humeur. Après, tout se coagule d’énervement et arrivent les vélos de vitesse, des extrémistes extraterrestres, qui gomment le décor en traînées fluos. Après, les hauts-parleurs chuchotent à coups de massues qu’ils ont pas eu mal aux mollets, qu’ils se sont très bien remis de leur chute de l’année dernière et que c’est le plus beau jour de leur vie. Heureusement, un peu plus loin, tout ça n’existe plus. Seulement, le vélo n’avait plus de pédales. Comme le vent était contraire, j’ai pensé que c’était exprès.
De l’autre côté du monde, il fait encore jour, mais on longe un lac, cette fois. Les villes ne sont pas bavardes. Tout le monde fait semblant de travailler. Les aînés font semblant de ne pas faire semblant, mais on voit que ça les travaille. J’ai trouvé une demi-bouteille de coca, mais je l’ai bue... Et un sandwich au fromage qu’on peut manger la soupe avec.
Pour un retour de tour du monde, Bouba devenait amer. L’ivresse était comme tombée.
_En fait, les routes c’est des trajectoires d’assassinat, des frontières sans lieu d’être. Partout des hérissons, des chiens, des chats... Et la dessus des machines à tuer, à dissoudre... Toutes les routes sont perpendiculaires, aucune ne mène où elle voudrait aller. Les extraterrestres, je suis sur qu’on les a virés de chez eux, comme des malpropres qu’ils sont. Merci le cadeau !... Et ils sont contagieux...
Après le repas, déjà bien appuyé dans les bras de Morflée, Bouba dit : « Demain, je fais une conférence de paresse ! » et puis plus rien.
